Le luminaire comme objet de design

Rencontre avec Jacques Debauge, marchand spécialisé dans le luminaire

Depuis la création de l’électricité et des premières ampoules, inventeurs, designers, industriels et artistes n’ont eu de cesse de s’intéresser à la lumière électrique. Parmi eux, certains noms sonnent aujourd’hui comme des pionniers devenus maîtres à penser dans le domaine du design de luminaires. Ils ont inspiré de nombreuses générations et ce sont eux encore qui, en entrant dans les musées et collections particulières, ont contribué à l’engouement pour le luminaire d’époque que l’on retrouve sur les stands des marchands et les salles de ventes. Ce sont eux toujours qui inspirent aujourd’hui la jeune garde contemporaine des designers, dont les créations ingénieuses et souvent poétiques s’affichent dans les magazines de décoration les plus prestigieux.

Pouvez-vous nous parler rapidement de l’engouement pour le luminaire ces dix dernières années ?

Cet engouement est directement lié à son histoire. Alors qu’il n’y a avait pas eu de grand changement depuis le 19e siècle, avec la création de l’ampoule électrique en 1879, suivie de quelques innovations artistiques formelles de l’Art nouveau et de l’Art déco, l’après-guerre est en France une période charnière. Entre 1945 et 1960 apparaissent de nouveaux modes de vie, une aspiration au pratique. Très rapidement, les démarches de quelques designers et éditeurs s’inscrivent dans la demande
du moment. Plus tard, dans les 1980-1990, une nouvelle mode architecturale viendra altérer l’intérêt pour le luminaire au profit des spots intégrés, signant une pause dans la création. La lumière devient pratique, elle est pensée dans la structure même de la maison, laissant ainsi de côté l’innovation formelle pour une vingtaine d’années.
L’intérêt que connaissent les luminaires depuis dix ans, et qui ne cesse de croître, se focalise autour des grands noms qui ont donnés aux luminaires du début du 20e siècle ses lettres de noblesses. Gino Sarfatti en premier lieu, qui a su renouveler les typologies traditionnelles et inventer de nouvelles fonctions pour la lumière en dessinant plus de 600 appareils, tous fabriqués par Arteluce qu’il fonda en 1939 puis qui sera vendu à Flos en 1973. Aujourd’hui, ils rééditent d’ailleurs quelques modèles emblématiques du maître en utilisant la technologie Led la plus avancée.
Un autre éditeur important en France est Pierre Disderot. Formé aux Arts Décoratifs et à l’école Boulle, il crée en 1947 sa société « Atelier Pierre Disderot ». D’abord inspiré par les créations de luminaristes scandinaves, il découvre sa voie dans l’éclairage décoratif contemporain. Sa qualité d’industriel lui permet de collaborer avec ses amis designers de l’époque : René-Jean Caillette, Pierre Guariche, Pierre Paulin ou encore Alain Richard. Aujourd’hui, de nombreux modèles qu’il a édités sont vendus aux enchères et très recherchés des amateurs.
Alors que la production industrielle ralenti dans les années 1980, certains galeristes éclairés présentent et produisent des luminaires en édition limitée, permettant une continuité en même temps qu’une mutation de l’objet luminaire. Parmi eux citons, le galeriste Pierre Staudenmeyer puis Clémence et Didier Krzentowski. Enfin, citons la grande rétrospective du centre Pompidou, première du genre, entièrement consacrée aux luminaires en 1985, Lumière, je pense à vous, qui met en avant des pièces célèbres, pour certaines rares, peu connues ou même jamais encore montrées au public. Le regain d’intérêt pour les luminaires des Trente Glorieuses correspond aujourd’hui à une évolution de la décoration d’intérieur où la lampe décorative occupe une place croissante. La création d’ambiances lumineuses particulières devient primordiale pour les décorateurs et les designers : le luminaire Vertigo de Constance Guisset pourrait en être l’illustration.

Pourquoi certaines lampes sont-elles devenues emblématiques et source d’inspiration pour les jeunes designers du monde entier ?

Prenons l’exemple de Serge Mouille. Après une formation aux arts décoratifs, il devient un orfèvre d’exception, reconnu par tous. Sa rencontre avec Jacques Adnet en 1951 l’incite à se tourner vers le luminaire, avec une approche entièrement construite autour de son savoir-faire :
les lampes sont façonnées à la main, les finitions extrêmement soignées. Ses luminaires sont très recherchés aujourd’hui et il a inspiré de nombreux designers tant par la forme de ses lampes, dont les bras amovibles sont la marque de fabrique, que par l’excellence de ses finitions.
On peut également citer les lampes à balancier de Edouard-Wilfred Buquet datant des années 1920-1930, dont le principe est repris encore de nos jours. La lampe d’Alexandre d’Orsetti, Poly, s’inscrit dans cette dynamique.

Une lampe peut-elle s’assimiler à de l’art. Existe-t-il selon vous des lampes « objet d’art » ?

Beaucoup de lampes sont utilisées pour leur aspect décoratif avant tout : soit une forme, soit une ambiance lumineuse créée par la forme ou la structure même de la lampe. Les lampes palmier de la Maison Jansen produites dans les années 1960-1970 font partie de cette catégorie. Dans un autre genre, on pourrait citer la lampe Bolla d’Elio Martinelli, éditée par Martinelli Luce en 1965, qui joue avec les volumes et les effets d’optique et rappelle les créations plus récentes d’Anish Kapoor. Ou encore les lampes Stries du duo de GMDiffraction qui diffusent plus qu’elles n’éclairent et créent une ambiance toute particulière. On pourrait aussi parler de l’Op Art et de l’Art Cinétique, que l’exposition Dynamo : lumière et mouvement dans l’art 1913-2013, présentait en détail, avec un large panel d’œuvres lumineuse.

« On peut ne pas considérer la lumière comme un phénomène objectif, mais c’est pourtant ainsi que je l’envisage. (…) Jamais vous ne trouverez une forme d’art aussi simple, ouverte et directe. »

Dan Flavin